La colère a mauvaise presse.
On nous apprend tôt à la contenir, à la taire, à en avoir honte. Pourtant, en médecine chinoise, elle n’est pas un défaut de caractère. Elle est une énergie. Une information. Le signal que quelque chose, en nous, cherche à se mouvoir.
Dans cette série consacrée aux saisons, aux émotions et aux organes en médecine chinoise, nous avons d’abord exploré l’énergie du printemps et l’élément Bois. Puis la stagnation du Qi du Foie, ce tableau si fréquent, si souvent mal identifié.
J’ai déjà mentionné la colère dans ces articles. Il est maintenant temps de l’explorer.
C’est l’objet de cet article. Comprendre ce que la médecine chinoise dit vraiment de cette émotion. Reconnaître ses différentes formes. Et découvrir comment l’accompagner, avec un point de shiatsu, une essence et une plante, pour qu’elle redevienne ce qu’elle est au fond : une force.
Ce que la médecine chinoise dit de la colère
La colère, en médecine chinoise, ne se résume pas à un coup de sang. Ni à la violence, avec laquelle on l’assimile souvent.
Son nom chinois, Nù, recouvre un spectre bien plus large : la frustration, le ressentiment, l’indignation, l’amertume, la rancœur silencieuse. Autant d’états intérieurs qui, en apparence, n’ont rien de spectaculaire, mais qui appartiennent tous à la même famille énergétique.
C’est important de le poser d’emblée. Car beaucoup de personnes ne se reconnaissent pas dans le mot « colère ». Elles ne crient pas, ne frappent pas du poing. Pourtant, quelque chose en elles retient, bout, ou s’épuise à contenir.
La colère, émotion la plus Yang de toutes
En médecine chinoise, toutes les émotions appartiennent au Yang. Mais la colère l’est au plus haut degré.
Elle est l’émotion du mouvement du Bois. Comme la sève qui monte au printemps, comme le tonnerre qui annonce l’orage dans le Yi King, elle porte en elle une force ascendante et expansive. Une énergie qui cherche naturellement à s’élever, à s’exprimer, à se frayer un chemin vers l’extérieur.

Quand elle circule librement, cette énergie est précieuse. Elle soutient la capacité à se réaliser, à défendre ses valeurs, à mener ses projets. Elle donne l’élan nécessaire pour avancer.
Car en médecine chinoise, chaque émotion, lorsqu’elle est équilibrée, a son versant lumineux. Et la colère ne fait pas exception.
Une relation à double sens avec le Foie
La colère et le Foie entretiennent une relation bidirectionnelle :
D’un côté, la colère perturbe le Foie. Elle entrave sa fonction principale : assurer la libre circulation du Qi dans tout l’organisme. Selon l’intensité et le mode d’expression, elle peut générer une stagnation, une montée du Yang, ou un embrasement du Feu du Foie.
De l’autre côté, un Foie qui dysfonctionne génère lui-même de la colère. Quand le Foie n’assure plus ses fonctions de régulation, les frustrations s’accumulent. L’irritabilité monte. La susceptibilité s’aiguise. Ce n’est plus une réaction à une situation extérieure : c’est le Foie lui-même qui parle.
👉 Autrement dit : on n’est pas toujours en colère parce que quelque chose nous contrarie. Parfois, on est en colère parce que notre Foie est en souffrance.
Ce qui déclenche la colère du côté du Foie
Certaines situations entravent plus particulièrement la libre circulation du Qi du Foie. On retrouve souvent :
- Le refoulement d’émotions non exprimées,
- Les sentiments d’injustice ou d’incompréhension,
- Les frustrations répétées face à des attentes légitimes non satisfaites,
- Ou encore, les situations de harcèlement et de pression chronique.
Ces situations ne déclenchent pas toujours une colère explosive. Souvent, elles s’installent en sourdine. Elles s’accumulent. Et c’est précisément là que le Foie commence à en porter le poids.
Les différentes formes de la colère : refoulée, exprimée, masquée
Toutes les colères ne se ressemblent pas. Et en médecine chinoise, la façon dont elles s’expriment, ou ne s’expriment pas, change tout.
La colère refoulée : quand l’énergie se retourne vers l’intérieur
a colère refoulée est sans doute la plus courante dans nos sociétés. On ravale. On fait bonne figure. Et on se dit que ce n’est pas grave, ou que ce n’est pas le bon moment.
Mais le Qi, lui, ne disparaît pas. Il stagne.
C’est le tableau que j’ai décrit dans l’article sur la stagnation du Qi du Foie : ventre noué, oppression dans la poitrine, boule dans la gorge, humeur en dents de scie. Des signaux discrets, souvent banalisés, qui parlent pourtant d’une énergie retenue depuis trop longtemps.
💡 Chez la femme, ce tableau est particulièrement fréquent. La stagnation du Qi du Foie peut rapidement évoluer vers une stase du Sang, avec des répercussions directes sur le cycle menstruel : règles douloureuses, irrégulières, tension prémenstruelle marquée.
Quand la colère est refoulée sur des années, le tableau peut même ressembler à une dépression. Fatigue, voix faible, pâleur… Mais sous ces apparences trompeuses, le pouls reste plein et tendu. C’est la colère silencieuse, pas l’épuisement.
La colère exprimée : quand le feu monte
À l’inverse, la colère exprimée fait monter le Qi. Vers le haut, vers la tête, vers le cou.
C’est ce que résume parfaitement cette expression familière : ça me sort par les yeux. En s’élevant, le Qi entraîne le Sang avec lui. Les symptômes se concentrent alors dans la partie haute du corps : céphalées, rougeur du visage, yeux rouges, acouphènes, raideur de la nuque, goût amer dans la bouche.
Selon l’intensité, on parle de montée du Yang du Foie et, dans les cas plus intenses, d’embrasement du Feu du Foie.
À ce stade, exprimer davantage la colère n’est plus utile. Cela risque même d’alimenter le feu. Ce qu’il faut alors, c’est faire redescendre l’énergie.

👉 Certains terrains favorisent cet embrasement. Le surmenage fragilise le Yin du Rein et ouvre la voie à la montée du Yang du Foie. Une alimentation trop chaude ou trop riche, elle, attise directement le Feu.
La colère comme masque
Il existe une troisième situation, plus subtile. Parfois, la colère n’est pas vraiment de la colère.
Elle peut masquer une culpabilité enfouie, une peur non reconnue, ou un sentiment d’infériorité qui ne trouve pas d’autre sortie. Dans certains contextes familiaux ou professionnels, elle devient même un écran derrière lequel se cachent d’autres souffrances.
Dans ces cas, c’est le trouble sous-jacent qu’il faut aller chercher. Pas la colère elle-même.
🔎 C’est l’une des grandes subtilités de la médecine chinoise : elle ne traite pas le symptôme visible, mais ce qui le génère.
Le printemps, moment clé pour écouter sa colère
Le printemps est la saison du Foie. C’est aussi, paradoxalement, la saison où la colère se fait le plus sentir.
Pourquoi ? Parce que l’énergie du Bois cherche naturellement à monter, à s’étirer, à s’exprimer. Si elle rencontre un Qi déjà sous tension, la pression augmente. On se retrouve plus irritable, plus à fleur de peau qu’en hiver, sans toujours comprendre pourquoi.
👉 Ce n’est pas un hasard si les maux de tête, les tensions cervicales et l’irritabilité s’intensifient souvent à cette période.
Le Hun, « esprit » du Foie
Il y a une dimension plus profonde encore à explorer ici. Le Foie abrite le Hun, l’âme éthérée, la part de nous qui porte la vision, les projets, le sens de direction de notre vie.
Le Hun est ce qui nous permet de nous projeter vers l’avenir. Il nourrit la créativité, l’élan vital, la capacité à imaginer ce que nous voulons construire.

Mais quand le Foie est entravé, quand la colère stagne ou s’embrase, le Hun se trouve lui aussi perturbé. La vision se brouille. Les projets semblent inaccessibles. On tourne en rond sans trouver de cap.
C’est souvent à ce moment-là qu’apparaît une frustration plus existentielle, un sentiment plus profond d’être bloqué dans sa propre vie.
Le printemps, une opportunité à saisir
Pourtant, le printemps n’est pas qu’une période de tension. C’est surtout le moment le plus favorable pour agir.
Le Foie est à son pic de réceptivité. L’énergie de la saison elle-même pousse vers le mouvement et la libération. C’est comme si la nature offrait une fenêtre naturelle pour se remettre en circulation.
Prendre soin de son Foie au printemps, c’est donc aussi prendre soin de son Hun. C’est redonner de la clarté à sa vision, de la fluidité à ses projets, de l’espace à ce qui cherche à naître.
Quelques gestes simples pour traverser cette période
Lorsque la colère monte, quelques ajustements concrets peuvent faire la différence :
- Changer de pièce ou de sujet de conversation permet souvent de désamorcer ce qui s’emballe.
- Pratiquer quelques respirations profondes aide le Qi à redescendre.
- Et surtout, ne jamais laisser la colère s’inviter à table. La colère au repas blesse directement la Rate et l’Estomac, fragilisant la digestion.
Ces gestes sont simples. Mais pratiqués avec régularité, ils soutiennent vraiment la libre circulation du Qi du Bois.
Mes alliés pour accompagner la colère
Le point de shiatsu : 2F – Xingjian
Son nom signifie « l’Intervalle de la marche ». J’aime beaucoup ce que ce nom suggère : l’espace entre deux pas, ce moment suspendu entre tension et mouvement.
Où le trouver ?
Sur le dos du pied, à la commissure entre le 1er et le 2e orteil, légèrement en retrait de la palmure interdigitale. En glissant doucement le doigt dans cet espace, vous sentez naturellement une petite dépression. C’est là.

Pourquoi ce point pour la colère ?
Dans l’article sur la stagnation du Qi du Foie, j’avais mentionné le point 3F Taï Chong, le grand régulateur, celui qui fait circuler le Qi du Foie et apaise l’irritabilité.
Xingjian va un peu plus loin. C’est le point du Feu du Foie. Là où Taï Chong régule et fluidifie, Xingjian draine et refroidit. Il est indiqué quand la chaleur est déjà montée : céphalées, yeux rouges, visage chaud, irritabilité intense. Il aide le Qi à redescendre.
💡 En automassage : installez-vous confortablement, le pied posé sur le genou opposé. Appuyez avec le pouce en petits mouvements circulaires lents, 1 à 2 minutes de chaque côté. Respirez profondément. La pression doit être ferme mais supportable.
Un autre geste particulièrement intéressant consiste à effectuer un mouvement glissé de F2 vers F3, comme si on accompagnait l’énergie depuis la source vers la rivière, pour l’aider à s’écouler librement.
⚠️ Précaution : Xingjian est un point de dispersion uniquement. Il ne s’utilise pas en cas de vide de Yin du Foie, sans accompagnement tonifiant adapté.
L’essence : Citron (Citrus limonum)
Commençons par une petite précision. Ce que l’on appelle couramment « huile essentielle de citron » est en réalité une essence, obtenue par expression à froid des zestes. Pas de distillation ici, c’est le zeste pressé qui livre son trésor aromatique.
Son odeur est immédiatement reconnaissable. Fraîche, acidulée, lumineuse. Elle crée instantanément un espace mental plus léger, plus propre. Comme si elle découpait dans l’air quelque chose d’encombré.

Pourquoi le citron pour la colère ?
Quand la colère est montée, a comprimé, a chauffé, le citron vient alléger. Il agit sur le Foie et la Vésicule Biliaire, soutient leur fonction de libre circulation, et relâche les tensions digestives souvent associées à la colère.
Sur le plan émotionnel, il accompagne particulièrement les personnes qui ruminent, qui retiennent, qui peinent à s’exprimer. Il redonne de la clarté là où tout est brouillé. De la légèreté là où tout est contracté.
Sa signature aromatique dit tout : spontanéité, fraîcheur, élan. C’est une essence qui ne complique pas, elle allège.
Le citron est aussi un agrume de saison. Sa couleur solaire, sa fraîcheur acidulée, tout en lui évoque le renouveau du printemps et l’élan du Bois.
💡 Comment l’utiliser ?
En olfaction : quelques gouttes sur la face interne des poignets, à respirer profondément. Le matin pour démarrer avec légèreté. A utiliser également lors des moments de tension.
⚠️ Précaution importante : le citron est phototoxique. Ne pas exposer au soleil, la zone d’application, dans les 6 heures minimum après l’application cutanée.
La plante : Passiflore (Passiflora incarnata)
Son nom vient du latin passio, la Passion. Les missionnaires espagnols qui la découvrirent au Pérou au XVIe siècle virent dans sa fleur extraordinaire les instruments de la Passion du Christ : la couronne d’épines, les clous, la lance. Une plante chargée de symboles.

Pourquoi la passiflore pour accompagner la colère ?
La passiflore n’agit pas sur le Foie comme le ferait une plante drainante. Elle intervient en aval. Quand la colère est montée, quand le système nerveux est en surchauffe, quand le Shen, l’Esprit du Cœur, s’agite et ne trouve plus de repos.
Car la colère intense finit souvent par atteindre le Cœur. Dans la logique des 5 éléments, le Bois (dont l’organe est le Foie) nourrit le Feu (et donc le coeur, son organe associé). Quand le Foie s’embrase, cette chaleur peut donc se transmettre au Cœur. Résultat : palpitations, insomnie, agitation mentale, pensées qui tournent en boucle.
C’est exactement là qu’intervient la passiflore. Elle pacifie le Shen. Elle redonne au Cœur un espace stable et calme. Sans abrutir, sans créer de dépendance.
💡 Comment l’utiliser ?
En infusion : 2 g de parties aériennes pour 15 cl d’eau frémissante, infusion 5 à 10 minutes. Une à deux tasses en fin de journée, la dernière 30 minutes avant le coucher.
⚠️ Précautions : déconseillée pendant la grossesse, l’allaitement, et chez les enfants de moins de 12 ans. Interactions possibles avec les médicaments sédatifs, les somnifères et les anxiolytiques.
La colère n’est donc pas une ennemie.
En médecine chinoise, elle est avant tout une information. Le signal que quelque chose cherche à se mouvoir, à s’exprimer, à trouver sa juste place.
Refoulée, elle stagne et comprime. Exprimée sans conscience, elle monte et embrase. Mais accueillie, écoutée, accompagnée, elle peut devenir tout autre chose. Un moteur. Une clarté. L’élan qui manquait pour avancer.
C’est la contrepartie positive que la médecine chinoise nous offre : l’énergie de la colère, lorsqu’elle est canalisée, devient dynamisme, créativité et courage.

Le printemps est le moment idéal pour faire ce travail. Le Foie est réceptif. L’énergie de la saison pousse naturellement vers la libération. Et le Hun, cette part de nous qui porte la vision et les projets, n’attend qu’une chose : retrouver de l’espace pour se déployer.
👉 Quelques gestes simples suffisent parfois pour amorcer ce mouvement. Un point à masser sur le pied. Une infusion en fin de journée. Quelques respirations avec une essence lumineuse. Rien de spectaculaire, mais pratiqués avec régularité, ces alliés naturels accompagnent vraiment ce qui cherche à circuler.
Et si vous souhaitez un accompagnement personnalisé pour traverser ce printemps avec plus de fluidité, je vous accueille à Boulogne-Billancourt pour des séances de shiatsu et des conseils en aromathérapie adaptés à votre énergie du moment.
Crédits et sources
Ouvrages : Giovanni Maciocia – Principes fondamentaux de la Médecine Chinoise
Documents personnels et notes de cours : Fiches personnelles : les émotions en médecine chinoise, Passiflore (Passiflora incarnata), Essence de Citron (Citrus limonum)), Point 2F – Xingjian
Visuels
- Photos arbres au vent, gargouille, fleur de Passiflore, ciel embrasé : ©Laurence Villevalois
- Illustration citron : générée par IA
- Schéma point 2F – Xingjian : préparé avec Canva
- Mon « moi » rêveuse : générée par IA
